Le Tarot de Marseille est sans doute le jeu de cartes le plus mythique de la culture occidentale. Mais d'où vient-il vraiment ? Pourquoi "de Marseille" alors que ses origines ne sont pas marseillaises ? Comment ce jeu, né dans les cours italiennes de la Renaissance, est-il devenu le grand classique de la divination française ? Petit voyage dans une histoire passionnante.
Avant le Tarot : les cartes à jouer arrivent en Europe
Tout commence à la fin du XIVe siècle. Les jeux de cartes, originaires probablement de Chine et passés par le monde arabe, font leur apparition en Europe via l'Italie et l'Espagne. À cette époque, on joue déjà aux cartes dans les cours princières, dans les tavernes, parfois aux dépens des bourses et des bonnes mœurs : plusieurs villes les interdisent.
Ces premiers jeux comptent généralement cinquante-deux cartes réparties en quatre couleurs (coupes, deniers, épées, bâtons en Italie). Ils n'ont pas encore d'arcanes majeurs. Ce sont les ancêtres directs de nos jeux modernes.
L'invention du Tarot : la cour de Milan, XVe siècle
C'est dans la riche Italie du Nord du XVe siècle, à Milan particulièrement, que le Tarot prend sa forme distinctive. Vers 1440-1450, la cour des Visconti et des Sforza commande des jeux luxueux, peints à la main par de grands artistes. À l'occasion, on ajoute aux cinquante-six cartes traditionnelles vingt-deux "trumps" — des cartes spéciales appelées trionfi (triomphes), inspirées des défilés allégoriques de la Renaissance.
Ces vingt-deux triomphes deviendront plus tard nos arcanes majeurs : le Bateleur, la Papesse, l'Impératrice, l'Empereur, le Pape, l'Amoureux, le Chariot… L'iconographie est posée. Les jeux Visconti-Sforza qui nous sont parvenus, splendides, montrent que la structure du Tarot que nous connaissons existe déjà au milieu du XVe siècle.
À cette époque, attention : ces jeux ne sont pas divinatoires. Ils servent à un jeu de cartes complexe, le tarocchi, qui se joue avec des règles précises de levée et de défausse. C'est l'ancêtre du tarot français moderne, qui se joue encore aujourd'hui.
De l'Italie à la France : le voyage du jeu
Au cours des XVIe et XVIIe siècles, le tarocchi italien se diffuse dans toute l'Europe, et particulièrement en France. Plusieurs villes deviennent des centres d'imprimerie de cartes : Lyon, Avignon, et surtout Marseille, port méditerranéen idéalement situé pour le commerce avec l'Italie.
C'est dans ces ateliers français — celui de Jean Noblet à Paris, celui de Jean Dodal à Lyon, et bien sûr ceux de Marseille (Jean-Pierre Payen, Nicolas Conver) — que la standardisation visuelle du jeu va s'opérer. Les cartes prennent progressivement leurs couleurs vives, leurs traits simples, leurs symboles épurés. C'est de cette époque, et particulièrement de Marseille au XVIIIe siècle, que vient l'imagerie que nous reconnaissons tous aujourd'hui.
Pourquoi "de Marseille" ?
L'appellation "Tarot de Marseille" ne s'impose vraiment qu'au XIXe siècle, sous la plume de chercheurs en occultisme. Le jeu de Nicolas Conver (1760), considéré comme la version la plus aboutie, devient la référence absolue.
Marseille est, à cette époque, l'un des plus grands centres européens de fabrication de cartes. La qualité des bois gravés marseillais, la précision des couleurs, la finesse des dessins font la renommée internationale de ces jeux. Le Tarot de Marseille n'a pas été inventé à Marseille — il y a été perfectionné, codifié, et c'est de là qu'il s'est diffusé en version stabilisée. L'appellation est donc juste sur le plan de la diffusion, sinon de l'invention pure.
La naissance du Tarot divinatoire
Pendant trois siècles, le Tarot est resté un jeu. C'est à la fin du XVIIIe siècle qu'un revirement spectaculaire intervient. Antoine Court de Gébelin, un érudit suisse, publie en 1781 un essai retentissant : il affirme que le Tarot serait un livre initiatique égyptien, hérité des prêtres de Thot, transmis à travers les siècles sous forme de jeu de cartes pour échapper aux destructions.
Cette thèse est historiquement fausse — on sait aujourd'hui que les premiers Tarots datent bien de l'Italie du XVe siècle — mais elle a un retentissement énorme. Etteilla, contemporain de Court de Gébelin, structure dans la foulée les premières méthodes de tirage divinatoire. Le Tarot devient un outil d'oracle, et ne quittera plus ce statut.
Le Tarot n'est devenu divinatoire qu'au XVIIIe siècle. Mais cette nouvelle vie a éclipsé toute son histoire précédente.
XIXe et XXe siècles : l'âge d'or ésotérique
Le XIXe siècle voit fleurir une formidable littérature ésotérique autour du Tarot. Eliphas Lévi, le grand mage du romantisme français, propose des correspondances entre les arcanes majeurs et les lettres hébraïques, intégrant le Tarot dans une vision kabbalistique globale. Papus (Gérard Encausse) publie en 1889 son "Tarot des Bohémiens", qui restera longtemps un livre de référence.
Au début du XXe siècle, l'Anglais Arthur Edward Waite crée avec Pamela Colman Smith un nouveau jeu — le Rider-Waite-Smith, où chaque carte mineure est illustrée — qui deviendra le Tarot le plus utilisé dans le monde anglo-saxon. Mais en France, le Tarot de Marseille reste la référence absolue.
Au XXe siècle, des praticiens comme Paul Marteau (qui édite chez Grimaud une version normalisée du Tarot de Marseille en 1930), Alejandro Jodorowsky ou Philippe Camoin ravivent et codifient l'usage du jeu. Chacun apporte sa lecture, ses nuances, parfois ses controverses.
Le Tarot de Marseille aujourd'hui
Notre époque connaît un nouvel âge d'or du Tarot de Marseille. Sa simplicité graphique, son refus de la sentimentalité, sa rigueur symbolique séduisent de plus en plus de praticien·ne·s, en France et au-delà. Là où le Rider-Waite illustre tout et facilite l'interprétation, le Tarot de Marseille demande un travail plus profond, plus lent, plus essentiel.
C'est ce travail qui me passionne. Mon Tarot personnel, celui dont je me sers depuis l'enfance, est une version Camoin, qui restitue la richesse des originaux du XVIIIe siècle tout en bénéficiant des recherches modernes sur les couleurs originelles.
Pourquoi je reste fidèle au Marseille
Beaucoup me demandent pourquoi je n'utilise pas plutôt un Tarot plus moderne, plus "joli", plus ergonomique. Ma réponse est toujours la même : le Tarot de Marseille a quelque chose que les autres n'ont pas.
Sa rigueur. Sa profondeur. Le fait que les arcanes mineurs ne soient pas illustrés oblige à entrer dans une lecture vraiment symbolique, à mobiliser les correspondances numériques et élémentaires, à développer une compréhension structurelle plutôt que de se contenter de lire ce qui est dessiné.
Et puis il y a la continuité. Quand je manie ces images, je sais que je manipule des symboles qui ont traversé six siècles, qui ont été tenus par des dizaines de générations avant moi. Cette continuité donne de la densité à chaque tirage.